L'art moderne, arme secrète de la CIA
- La CIA a créé en 1950 le Congress for Cultural Freedom, opérant dans 35 pays, pour financer secrètement l'art moderne américain face à la propagande soviétique.
- Le MoMA a entretenu des liens institutionnels étroits avec le gouvernement américain depuis la Seconde Guerre mondiale, plusieurs de ses dirigeants ayant appartenu à l'OSS puis à
Derrière les toiles éclaboussées de Jackson Pollock et les formes organiques de Georgia O'Keeffe se dissimulait, pendant plusieurs décennies, une stratégie d'État. Au cœur de la Guerre froide, le gouvernement américain — et en particulier la CIA — a instrumentalisé l'art moderne comme vecteur d'influence idéologique contre le bloc soviétique. Ce qui ressemblait à une effervescence artistique spontanée participait, au moins en partie, d'une diplomatie culturelle soigneusement orchestrée.
Du temps de guerre à la guerre froide : MoMA au service de Washington
La relation entre l'art d'avant-garde et la politique étrangère américaine remonte à la Seconde Guerre mondiale. Le Museum of Modern Art (MoMA), fondé en 1929 par Abby Aldrich Rockefeller, fut mobilisé pour l'effort de guerre dès 1940, lorsque Nelson Rockefeller — alors président du musée — fut nommé Coordinateur des affaires interaméricaines par le président Roosevelt. Sous son impulsion, le MoMA honora trente-huit contrats gouvernementaux et monta dix-neuf expositions d'art américain contemporain à travers l'Amérique latine. L'avant-garde artistique — le terme lui-même d'origine militaire française — devenait littéralement une troupe d'assaut de la diplomatie.
À la fin du conflit, les collaborateurs de Rockefeller au sein de la Coordination prirent naturellement la tête des programmes internationaux du musée. René d'Harnoncourt, qui avait dirigé la division artistique de l'agence gouvernementale, devint vice-président du MoMA chargé des activités étrangères ; Porter McCray en dirigea le programme international, s'accordant même une mise en disponibilité en 1951 pour travailler au Plan Marshall.
" Advancing American Art " : le retour humiliant
En 1946, le Département d'État tenta de porter l'offensive sur le terrain symbolique en déboursant 49 000 dollars pour acquérir soixante-dix-neuf œuvres d'artistes modernes américains. L'exposition itinérante Advancing American Art parcourut l'Europe et l'Amérique latine, recueillant des critiques favorables de Paris à Port-au-Prince. Mais en 1947, une réaction violente éclata aux États-Unis : le magazine Look publia un article intitulé " Votre argent a acheté ces tableaux ", et des élus républicains au Congrès, dont John Taber de New York et Fred Busbey de l'Illinois, s'inquiétèrent des supposées sympathies communistes de certains artistes. Le président Truman lui-même, contemplant un tableau de Yasuo Kuniyoshi inclus dans l'exposition, aurait lancé : " Si c'est de l'art, je suis un Hottentot. " En privé, il considérait l'art moderne comme " les vapeurs de gens paresseux à moitié cuits ". L'exposition fut rappelée, et les soixante-dix-neuf œuvres cédées pour la somme totale de 5 544 dollars.
Cette déroute domestique révélait une tension structurelle : l'art moderne, précisément parce qu'il dérangeait, était un outil de propagande d'autant plus efficace à l'étranger. Comme le notèrent ses défenseurs, Truman ne l'avait pas déclaré " dégénéré " ni expédié ses auteurs dans des goulags — preuve, aux yeux du monde, de la liberté créatrice américaine. Nelson Rockefeller aimait d'ailleurs appeler l'expressionnisme abstrait " la peinture de la libre entreprise ".
La CIA entre en scène : le Congress for Cultural Freedom
C'est dans ce contexte que la CIA, créée en 1947 à partir de l'Office of Strategic Services (OSS) — dont faisaient déjà partie le futur secrétaire exécutif du MoMA Thomas W. Braden et John Hay Whitney, ancien président du musée —, prit le relais du Département d'État. En 1950, l'Agence créa le Congress for Cultural Freedom (CCF), dont le siège fut délibérément installé à Paris, capitale intellectuelle de l'Europe. L'objectif, selon Braden lui-même, était de " propager les vertus de la culture démocratique occidentale " et de séduire les intellectuels européens, dont beaucoup penchaient à gauche sans pour autant adhérer au modèle soviétique.
À son apogée, le CCF disposait de bureaux dans trente-cinq pays, employait des dizaines de personnes, publiait plus de vingt revues de prestige, organisait des expositions et des conférences internationales, et attribuait des prix à des artistes et musiciens. La CIA finançait également la Partisan Review, revue phare de la gauche non communiste américaine, dont le critique d'art Clement Greenberg — figure tutélaire de l'expressionnisme abstrait — était le rédacteur en chef. En 1952, le CCF s'associa au MoMA pour organiser à Paris le festival Masterpieces of the Twentieth Century, dont les œuvres provenaient des collections du musée.
Braden, écrivant rétrospectivement en 1967 sur son rôle de directeur des activités culturelles de la CIA, résuma la stratégie avec franchise : en finançant l'art de Pollock, l'Agence menait, selon ses propres mots, " la bataille pour l'esprit de Picasso ".
Une histoire encore incomplète
L'étendue exacte du financement de la CIA pour chaque exposition, et la question de savoir si les artistes eux-mêmes avaient connaissance de ces arrangements, demeurent des points non entièrement élucidés par les sources disponibles. Ce qui ne fait pas de doute, en revanche, c'est l'interpénétration institutionnelle entre le MoMA, la diplomatie américaine et les services de renseignement pendant près de deux décennies. En 1954, lorsque le MoMA reprit la gestion du Pavillon américain à la Biennale de Venise — seul pavillon national à appartenir à une institution privée — le président Eisenhower en personne, lors du vingt-cinquième anniversaire du musée, salua l'art moderne comme un " pilier de la liberté ". L'œuvre d'art comme argument géopolitique avait trouvé sa formule définitive.
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