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Culture et Arts 5 min read 4h ago

De Turner à Nolan : l'éternel attrait des naufrages dans l'art

  • La légende de Turner attaché au mât de l'Ariel, contestée par les historiens, trouve un écho dans les récits du tournage chaotique de The Odyssey de Christopher Nolan, où les
  • Depuis le sublime romantique de Kant et Géricault jusqu'aux blockbusters contemporains, le naufrage s'impose comme la métaphore existentielle la plus persistante de la culture
  • Le naufrage du yacht Bayesian en août 2024, qui a coûté la vie au milliardaire Mike Lynch et à six autres personnes, et la coque exposée à Venise en 2019 rappellent que la
De Turner à Nolan : l'éternel attrait des naufrages dans l'art

Il existe une légende tenace : le peintre William Turner, né à Londres en 1775, se serait fait attacher au mât du vapeur Ariel lors d'une tempête de plusieurs heures, expérience dont il aurait tiré son célèbre tableau Snow Storm (1842). Des historiens de l'art, parmi lesquels James Hall, réfutent cette anecdote. Elle résonne pourtant avec les récits qui circulent aujourd'hui autour du tournage de The Odyssey, le nouveau film de Christopher Nolan. Sur Instagram, des dizaines de vidéos témoignent de la difficulté à installer de lourdes caméras IMAX sur des embarcations instables — le vaisseau principal étant, selon les informations disponibles, une réplique de navire viking. Des acteurs racontent que les médicaments contre le mal de mer vinrent à manquer lors du tournage de la scène du naufrage sur l'île d'Ogigie, où Calypso (Charlize Theron) retient Ulysse (Matt Damon) après la mort de son équipage. Comme Turner deux siècles plus tôt, Nolan cherchait à saisir la fureur de la mer avec la précision du réel.

Le naufrage, accident favori de la modernité

Cette quête n'est pas anodine. Elle s'inscrit dans une longue tradition culturelle qui remonte au moins à l'ère romantique. Le naufrage était alors " l'accident favori de la modernité ", selon la formule que l'on peut lire dans les travaux de l'historienne de l'art Esperanza Guillén, auteure de Naufragios (Siruela, 2004). C'est la mer déchaînée qu'Emmanuel Kant décrivait dans ses Observations sur le sentiment du beau et du sublime (1764) comme " l'océan sans bornes soulevé par la tempête ". Ce " sublime maritime ", chargé de menaces, mettait en relief l'opposition entre une nature indomptable et un homme insignifiant. Il irrigua le roman du XIXe siècle — de Moby-Dick aux Aventures d'Arthur Gordon Pym — et la peinture, de Vernet à Géricault, en passant par Delacroix. Percy Shelley se noya dans la mer Tyrrhénienne en 1822 ; vers 1850, presque toutes les familles bourgeoises britanniques avaient perdu l'un des leurs aux vagues.

Avec l'acier et les nouvelles techniques de soudure, les grands navires du XXe siècle devinrent presque insensibles aux caprices de la mer. En 1912, le Titanic, présenté comme insubmersible, fit figure d'exception bouleversante. Le poète russe Alexandre Blok déclara que son naufrage l'avait rendu " indiciblement heureux " car il prouvait " qu'il reste, malgré tout, un océan ". Ce grand traumatisme clôt l'ère du sublime maritime au sens prométhéen du terme.

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Une métaphore qui ne coule pas

Aujourd'hui, alors que le changement climatique ou l'intelligence artificielle constituent des menaces plus tangibles, le naufrage revient sans cesse dans les romans, les films d'auteur et les œuvres d'art contemporaines. Hans Blumenberg l'expliquait dès 1978 dans son essai Naufrage avec spectateur : le modèle du voyage en mer — le départ, le port, la tempête, le calme et, fondamentalement, le naufrage — est l'une des métaphores existentielles les plus persistantes entre les cultures.

Au cinéma, L'Aventure du Poséidon (1972) et Titanic (1997) ont battu des records au box-office. Plus récemment, un documentaire consacré au naufrage du paquebot Costa Concordia en 2012, Shipwrecked: Nightmare at Sea, figure parmi les titres les plus regardés sur Netflix au cours du mois de juillet 2026. Dans The Square (Ruben Östlund, 2017), le naufrage sert de catalyseur pour révéler les contradictions des personnages.

Dans le monde de l'art, certains ont, malgré eux, brouillé la frontière entre réalité et fiction. L'artiste néerlandais Bas Jan Ader, dont les chutes à bicyclette dans les canaux d'Amsterdam étaient devenues célèbres, tenta de traverser l'Atlantique sans expérience, à bord d'un minuscule voilier. Lorsque son embarcation fut retrouvée à la dérive entre l'Irlande et les Açores, en avril 1976, l'hypothèse de l'accident fut longtemps écartée : on attendit que l'artiste réapparaisse, comme s'il s'agissait d'une performance. Il ne réapparut jamais.

La tragédie toujours vivante

La littérature récente revient elle aussi à ces eaux troubles. Dans A Marriage at Sea (Riverhead, 2025), Sophie Elmirst reconstitue la collision du yacht des Bailey avec un cachalot dans le Pacifique, s'intéressant moins aux détails techniques de la survie en radeau de sauvetage qu'à la dimension psychologique de l'épreuve : " Partir faire le tour du monde ensemble sur un voilier, sans radio, c'est déjà risqué, mais si l'on ajoute le naufrage, on obtient une version très extrême de la crise conjugale. " Le philosophe et mathématicien Javier Moreno, dans The Beauty of the Accident (AKAL, 2025), s'empare du naufrage du Bayesian — grand yacht coulé au large de la Sicile en août 2024, emportant son propriétaire, le milliardaire Mike Lynch, et six autres personnes — pour souligner l'ironie d'un destin frappant un homme dont la fortune reposait sur des entreprises d'intelligence artificielle utilisant l'inférence bayésienne pour modéliser l'incertitude.

Mais si le naufrage demeure une métaphore insurpassable, la mer continue également d'engloutir des existences bien réelles. L'œuvre Barca Nostra de Christoph Büchel, présentée à la Biennale de Venise en 2019, en portait témoignage avec une brutalité littérale : la coque récupérée d'un navire dont le naufrage — le plus meurtrier jamais enregistré en Méditerranée — avait coûté la vie à des centaines de migrants au large de Lampedusa en 2015. Sa littéralité même dépouillait l'installation de tout autre sens que celui de la protestation. Car si le naufrage est une métaphore d'une puissance inégalée, il reste avant tout une tragédie qui n'appartient pas qu'au passé.

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