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Technologie 6 min read 1h ago

XMPP : 25 ans de messagerie libre

  • Le protocole XMPP, né il y a plus de 25 ans sous le nom Jabber, est présenté comme le seul standard ouvert et interopérable pour la messagerie instantanée, géré par un organisme
  • Signal, Wire et Threema sont critiqués non pour leurs pratiques de chiffrement, mais parce qu'ils opèrent en jardins fermés sans interopérabilité, rendant toute migration
  • Matrix/Element est accusé de reconstituer une dépendance à un fournisseur unique sous couvert d'open source, ses postes de direction étant majoritairement occupés par des salariés
XMPP : 25 ans de messagerie libre
XMPP : 25 ans de messagerie libre

Il y a des protocoles qui enterrent leurs concurrents sans faire de bruit. Le protocole XMPP — né sous le nom de Jabber il y a plus d'un quart de siècle, formalisé dans un RFC en octobre 2004 et légèrement révisé en mars 2011 — en est peut-être le meilleur exemple. Alors que l'Europe redécouvre, sous la pression des tensions géopolitiques, la fragilité de sa dépendance aux plateformes numériques américaines, certains de ses architectes les plus discrets plaident pour que la messagerie instantanée soit enfin traitée comme une infrastructure collective, au même titre que les routes ou les réseaux d'eau.

La communication, quatrième besoin vital

L'argument central de ces défenseurs du logiciel libre est à la fois simple et vertigineux : après respirer, se nourrir et se reproduire, communiquer est probablement la quatrième activité la plus fondamentale de l'être humain. Pourtant, les outils qui servent cette communication échappent largement aux exigences que nous imposons à toute autre infrastructure. Signal, Wire et Threema sont fréquemment cités par les militants des droits numériques comme des alternatives éthiques aux géants technologiques — mais leurs partisans omettent, selon cette analyse, un défaut structurel rédhibitoire : ces applications fonctionnent en jardins fermés, sans interopérabilité. Signal, par exemple, verse à sa directrice générale une rémunération proche d'un million de dollars par an et héberge ses serveurs sur AWS, selon les informations disponibles. Aucune de ces plateformes ne permet à un utilisateur de changer de service sans perdre ses contacts et son historique.

Le logiciel libre, souvent présenté comme une réponse suffisante, ne résout qu'une partie du problème : il garantit l'absence de logiciel espion et la solidité du chiffrement de bout en bout, mais il ne protège en rien contre une fermeture unilatérale des serveurs ou un retrait du marché européen. Dans un contexte où l'hégémonie américaine montre des signes d'effritement, cette vulnérabilité prend une dimension politique concrète.

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Standards ouverts contre API propriétaires

La distinction que ces défenseurs opèrent entre un standard ouvert élaboré au sein d'un organisme de normalisation — tel que l'IETF, l'ISO ou le W3C — et une API publiée par une entreprise unique est au cœur du débat. Element, anciennement connu sous les noms Riot et NewVector, a choisi de ne pas adopter XMPP mais de publier sa propre API sous le nom Matrix. Or les postes de direction de la Matrix Foundation seraient majoritairement occupés par des salariés, actuels ou anciens, d'Element. L'acceptation de contributions extérieures à la spécification y serait, selon plusieurs observateurs, notoirement difficile. À titre de comparaison, JMAP — un protocole moderne destiné à remplacer IMAP — a suivi un chemin opposé : né chez Fastmail, il a été soumis à l'IETF, enrichi par la confrontation entre acteurs concurrents, et compte aujourd'hui au moins trois implémentations de serveur indépendantes. Matrix, pourtant contemporain de cette démarche puisqu'il remonte à 2014 environ, ne dispose toujours que d'une implémentation de référence dominante — dont le fonctionnement est décrit comme particulièrement gourmand en ressources — et d'une seconde alternative encore embryonnaire. Element commercialise par ailleurs des extensions en code source fermé destinées à améliorer les performances.

Ce glissement est d'autant plus préoccupant que les administrations publiques européennes, dans leur quête de souveraineté numérique, tendent à confondre base de code ouverte et standard ouvert, et se retrouvent régulièrement captives d'un fournisseur unique après avoir cru opter pour une solution libre. La tentation est compréhensible : la maîtrise des infrastructures numériques est désormais présentée partout comme un enjeu de sécurité nationale.

XMPP : l'extensibilité comme durée de vie

C'est là que le " X " d'XMPP prend tout son sens : il signifie " Extensible ". Les extensions au protocole, appelées XEPs (XMPP Extension Protocols), sont gérées par la XMPP Standards Foundation (XSF), qui ne les rédige pas elle-même mais fournit un cadre normatif permettant aux développeurs de proposer et de standardiser leurs propres ajouts. Cette architecture a connu des transitions difficiles — XEP-0198, indispensable pour éviter la perte de messages sur mobile, a été stabilisé en 2009 mais n'a connu une adoption massive qu'entre 2014 et 2015, soit plusieurs années après le lancement de l'iPhone (2007) et du premier Android commercial (2008). OMEMO, la spécification XMPP pour le chiffrement de bout en bout, n'a véritablement décollé qu'à partir de 2016, trois ans après les révélations d'Edward Snowden sur la surveillance mondiale de la NSA.

Les clients modernes — Dino sur Linux, Conversations sur Android — intègrent aujourd'hui des fonctionnalités comparables à celles des messageries propriétaires : réactions par emoji, synchronisation de l'état de lecture entre appareils, indicateur de fuseau horaire. La communauté travaille actuellement sur les réponses aux messages, le partage multi-images en galerie et la prise en charge d'OAuth, des fonctionnalités disposant déjà de XEPs expérimentales mais en attente de retours d'implémentation avant d'être promues au rang de stables. Une piste de travail plus ambitieuse est également à l'étude : un retour du protocole à l'IETF sous l'appellation " XMPP 2.0 ", bien qu'aucun calendrier ne soit encore fixé.

Une infrastructure qui attend d'être reconnue

La durabilité de XMPP — qui a survécu à des startups financées par capital-risque, à des plateformes propriétaires et à des cycles technologiques entiers — est avancée comme preuve de sa résilience. Sa communauté compte aujourd'hui des développeurs plus jeunes que le protocole lui-même. L'enjeu n'est pas uniquement technique : il est politique. Remplacer des entreprises américaines par des entreprises européennes ne résoudrait pas la dépendance structurelle si ces dernières reproduisent le même modèle de jardin fermé. La souveraineté numérique réelle exigerait, selon ses défenseurs, une propriété collective des standards et une interopérabilité garantie par des organismes multipartites — et non par la bienveillance passagère d'un acteur dominant.

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